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Le Journal d'Alain Dumait » A la une, France » « L’affaire Benalla » n’aurait pas existé si nous n’étions pas tombé dans un régime de Cour

« L’affaire Benalla » n’aurait pas existé si nous n’étions pas tombé dans un régime de Cour

Il est difficile de comprendre Le Cid de Corneille, sans une petite explication sur le contexte historique de la Castille au début du XIème siècle.

Difficile aussi de comprendre les Précieuses Ridicules ou Les Femmes Savantes de Molière, sans être un peu éclairé sur la vie culturelle en France dans la 2eme partie du XVIIème siècle…

Impossible de comprendre la pièce à rebondissement intitulée « L’Affaire Benalla » qui se joue à Paris, à la fois au Palais Bourbon et celui du Luxembourg, sans une présentation préalable du sous-jacent institutionnel, ses dérives, et le phénomène de Cour qui en résulte !

Quand le général de Gaulle a dicté en juin 1958 au Comité consultatif constitutionnel les grandes lignes de la Constitution de la Vème République, adoptée par référendum le 28 septembre 1958 – on allait vite en ce temps-là !… – il a voulu instaurer un pouvoir exécutif fort, avec un exécutif original, composé d’un Chef de l’Etat, responsable des grandes orientations, sans responsabilité parlementaire ; tandis que le gouvernement, en charge de l’exécution, « détermine et conduit la politique de la nation » (article 20 de la Constitution). « Il est responsable devant le Parlement ».

On a assez dit que cette Constitution avait été taillée pour un homme. On a trouvé remarquable qu’elle lui survive. Mais faut voir comment !…

Le général de Gaulle laissait ses Premiers ministres à la manoeuvre. Le Président Pompidou a commencé par en faire autant, et il l’a regretté avec l’expérience cuisante pour lui du gouvernement de Jacques Chaban-Delmas. A partir de là, la salle de commandement s’est progressivement déplacée à l’Elysée. Les services de la présidence n’ont cessé de grossir. Toute la rue de l’Elysée, adjacente au Palais est aujourd’hui occupée par des bureaux présidentiels. Du temps du Général, Jacques Foccard était le seul à y avoir un hôtel particulier où il pouvait recevoir qui il voulait, hors la vue du général (et ce n’était pas toujours des enfants de coeur africains…) ! On vient même d’aménager en bureaux l’ex hotel de Marigny…

Si l’on se réfère à la Constitution, qui reste en vigueur, le Premier ministre conduit toujours le char de l’Etat, mais, contrairement au principe du texte fondateur, ne détermine plus du tout son itinéraire !

La Constitution de 1958 instaurait un déséquilibre des pouvoirs. Sa dérive a abouti à sa concentration à l’Elysée, sous le couvert de l’irresponsabilité présidentielle. C’est à partir de là qu’on en arrive à la situation présente où l’on voit un chargé de mission « clandestin » (dont le nom n’a jamais été publié au journal officiel) faire la pluie et le beau temps en matière de maintien de l’ordre, au nom de la protection du président de la République, dont il n’est pas officiellement chargé (témoignage du secrétaire général de l’Elysée, le 26-07-2018, devant la Commission des lois du Sénat ) !

Concrètement, dans ce système devenu non-constitutionnel, les nominations importantes se font à l’Elysée. Et qu’y a-t-il de plus important pour un haut fonctionnaire, civil ou militaire, que l’inscription à l’ordre du jour d’un prochain Conseil des ministres, au titre des mesures individuelles, que la promotion ou le renouvellement qu’il attend ? Son sens de l’Etat, son attachement à l’état de droit, sa loyauté républicaine étant par ailleurs impeccables…

Et voila réunis les éléments qui constituent ce sous-jacent d’un phénomène de Cour, qui crève les yeux. Et qui amène de hauts responsables à tenir sous serment des affirmations qui laissent les téléspectateurs concitoyens littéralement pantois !

  • le ministre de l’Intérieur, soutien de la première heure du candidat Macron, ne connaissait pas le garde-du-corps de ce dernier, pourtant présent sur toute les photos, et devenu une éminence grise occulte, avec bureau au premier étage de l’Elysée…
  • Le préfet de police de Paris ne connait pas non plus M Benalla, et ne lui a serré la main qu’une fois, par réflexe, dans la salle de commandement de la PP, le soir du 1er mai 2018…

Toutes les auditions de hauts fonctionnaires depuis le lundi 23-07, au delà de quelques invraisemblances…, donnent à peu près la même impression : comme ils savaient tous très bien que M Benalla était au Palais en position de « surnuméraire », mais influent quand même, ils s’en tiennent au JO et ne connaissent plus ce monsieur, qu’ils tutoyaient souvent la veille…

En outre, depuis que le président a dit qu’il prendrait « tout à son compte », ce n’est plus le moment de laisser aller sa langue, il faut rester droit dans ses bottes !

Résumons : « L’Affaire Benalla », si elle reste inscrite aux annales du répertoire, ne sera pas le meilleur vaudeville politique joué par cette troupe qui concentre en France les pouvoirs de l’Etat.

Il y en a eu beaucoup d’autres ( les citer serait trop long). 

D’abord, parce que son point de départ est médiocre : une scène de post-manifestation violente sur la petite place de la Contrescarpe dans le 5eme arrondissement de Paris, haut lieu depuis Philipe Auguste des débordement étudiants. Ensuite, parce qu’il n’y a pas eu mort d’homme, peut être même pas de blessé, juste un « gnon »…

Pourtant – puisque que tout se mesure aujourd’hui en scores d’audience – la recette a été bonne : plusieurs fois plus de 500 000 téléspectateurs devant leurs postes pour écouter les auditions, et beaucoup plus encore sur les réseaux sociaux ( dont on a appris au passage qu’une plate forme dédiée, au ministère de l’Intérieur, les suivait de très près…)

Pourquoi ? Sans doute parce qu’on a l’impression d’être un peu dans les coulisses du théâtre. Et d’y voir des personnages qui ne sont pas inscrits au programme des représentations officielles, comme ce secrétaire général de l’Elysée, si puissant et si mauvais comédien…

Conclusion

Si la dérive institutionnelle, qui a marqué notre vie politique depuis soixante ans, nous a amenés à ce gouvernement de Cour, Il ne faut pas s’étonner des comportements qui en résultent. Le problème est que l’opinion publique, qui s’en doutait peut-être, ne le savait pas clairement. Beaucoup pouvait le subodorer. Mais aujourd’hui on l’a vu.

L’histoire dira s’il s’agissait d’un moment, comme une éclipse, ou bien un tournant, le début d’une réflexion devenue urgente sur le bon fonctionnement de notre ex-démocratie.

Il est temps de restaurer non pas seulement la séparation des pouvoirs, mais surtout leur équilibre.

En vacances, je vais emmener mon Montesquieu dans mon sac…

Alain Dumait

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